Colloque - Le logiciel libre en tant que modèle d’innovation sociotechnique : pratiques de développement et de coopération dans les communautés
Colloque du 16 mai 2006
Le logiciel libre en tant que modèle d’innovation sociotechnique : pratiques de développement et de coopération dans les communautés
DESCRIPTION
Importance du logiciel libre
L'expression « logiciel libre » fait référence à la liberté pour tous d'exécuter, de copier, de distribuer, d'étudier, de modifier et d'améliorer le logiciel. Selon son initiateur, Richard M. Stallman, il s’agit d’un projet tant technique qu'éthique et social. Alors qu'en anglais, l'expression Free Software souffre d'une ambiguïté entre le sens « logiciel libre de droit » et « logiciel gratuit », l'expression Open source apparaît en 1998 pour appuyer notamment les avantages techniques et économiques du maintien du libre accès au code source. Par extension, on parle de contenu libre pour des documents dont le contenu est librement consultable et copiable, voire parfois modifiable par tout le monde, comme Wikipédia. Pour des raisons à la fois techniques, économiques, et sociétales, il semble que le modèle du libre s'étende à un nombre croissant de sphères d'activités. Le tiers environ de serveurs Internet fonctionnent grâce à Linux, l’un des logiciels Open Source par excellence, et environ 70% emploient le logiciel serveur Apache. Il existe aussi des versions libres de logiciels d’application, comme la suite bureautique Open Office par exemple.
Un phénomène technique
Le libre est un phénomène technique : il met en scène des processus de développement originaux dans le domaine du logiciel. Il existe de nombreuses variantes du processus de développement que nous pourrions qualifier de « traditionnel ». Ce qui distingue le développement dans le domaine du libre, c’est principalement le rôle de la communauté. Cette communauté intervient au plan de la validation et du développement lui-même. Dans le monde du logiciel propriétaire, les utilisateurs n’interviennent en général qu’au début (définition des exigences) et à la fin du processus (validation, test d’acceptation par le client). Il y a bien quelques approches dites agiles préconisant la présence continuelle d’un client, mais les rôles de ce dernier restent limités, même dans ce dernier cas de figure.
Au contraire, dans le libre, les utilisateurs sont conviés à participer au développement : ajout de fonctions, vérification et validation, et non seulement expression de besoins. Les principaux bénéfices du libre, relevés dans la littérature, sont : une grande qualité du logiciel, des coûts moindres, une plus grande flexibilité. La qualité est attribuée habituellement à la quantité de regards qui se posent sur le logiciel, regards dotés d’une grande pertinence, parce que les développeurs sont aussi très souvent eux-mêmes les utilisateurs des logiciels en question. Ce facteur tient donc autant à la structure et qu’au fonctionnement de la communauté des développeurs et utilisateurs liée au développement de chacun des logiciels.
Un phénomène social
Le mouvement associé au développement du logiciel libre constitue aussi un phénomène social, voire politique. L’histoire même du libre est associée à une volonté explicite de faire du logiciel un bien commun et non un produit commercial. Certains groupes militent pour l'utilisation de logiciels libres, à l’exclusion de tout produit du monde commercial. Mais, de façon plus large, il apparaît que les relations qui s’établissent entre les membres de la communauté dans le cadre des activités de développement décrites ci-dessus constituent aussi un phénomène nouveau, différent de toute autre structure que l’on retrouve ailleurs dans le monde du logiciel.
Leçons pour le domaine technique
De ce mode d’innovation communautaire, quelles leçons peut-on tirer pour des contextes de développement plus fermés ? Serait-il possible d’établir des mécanismes mettant en jeu une logique de marché où les individus choisiraient de contribuer à un projet sur la base d’une forme de récompense (à déterminer justement) plutôt qu’en raison du fait que le travail ait été attribué par un chef de projet ? Ces développeurs pourraient-ils s’avérer indépendants de l’organisation qui produit le logiciel ? Serait-il possible, par exemple, d’augmenter l’utilisation de l’inspection des documents et des codes, pratique reconnue comme étant l’une des plus avantageuses autant en termes de coûts/bénéfices que pour la qualité du logiciel ? C’est le grand nombre de regards qui contribue à ce que la qualité soit habituellement bonne dans le cas du logiciel libre.
Leçons pour le monde scientifique
Selon Manuel Castells, ces pratiques d'échange et d'ouverture sont particulièrement adaptées à la production en réseau qui émerge d'Internet. Ces formes d'organisation et d'échange de biens informationnels ont été souvent rapprochées des pratiques collégiales des communautés scientifiques. Cette proximité structurale n'est-elle pas le lieu d'une nouvelle approche de l'usage de l'informatique dans les différents domaines scientifiques? Dans quelle mesure le postulat d'ouverture des logiciels libres et à code source ouvert ne doit-il pas « se faire pédagogie » pour un usage renouvelé du logiciel?
Leçon pour le monde associatif
Si le développement de logiciels à code source ouvert a su démontrer le potentiel de commercialisation de ce modèle (voir, par exemple, la distribution Red Hat), certains acteurs se sont investis dans des services fournis aux groupes communautaires. Ce modèle associe en effet à la fois des coûts restreints (évitement des droits de licence, liberté de diffusion et de copie), une grande flexibilité (droit de modification) et la définition d’un projet social émancipatoire qui semble bien correspondre au monde communautaire. Cette hypothèse s’avère-t-elle vérifiée? Dans quelle mesure le projet social du logiciel libre rencontrera-t-il le projet politique des groupes communautaires?
Conclusion
Cet atelier colloque sera l'occasion de questionner l'émergence de ce modèle d’innovation sociotechnique au sein d'une société du savoir. Nous chercherons notamment à répondre à certaines des questions suivantes: comment ces communautés d’utilisateurs et de développeurs fonctionnent-elles, du point de vue de leurs exigences et de leurs contraintes quant à la qualité de ce qu’elles produisent ? Comment s’organisent-elles (aux plans social, technique et légal) quant à leurs pratiques d’entretien et d’innovation en matière de développement logiciel ? Quelles leçons peut-on tirer de ces pratiques novatrices pour le développement logiciel en général ? De manière symétrique, quelles leçons le génie logiciel peut-il apporter aux développeurs du libre ? Le modèle d’innovation du logiciel libre peut-il s’exporter vers d’autres domaines économiques ? Comment penser l'articulation du libre au monde de la recherche, en particulier celle en sciences humaines et sociales ? Dans quelle mesure le développement du logiciel libre participe-t-il plus largement d'un projet social émancipatoire ?





